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Ferdinando Camon


Le silence des campagnes

Le silence des campagnes

Roman

Traduit de l'italien par Patrice Dyerval Angelini

Gallimard, Paris

Le silence des campagnes

Préface du traducteur.
Un silence au tumulte pareil.

Le sous-titre italien de ce recueil, imprimé sur une couverture haute en couleurs, énumère: "Taureaux, vaches, diables, paysans, drogués, marchands de femmes et tueurs en série: scènes et anecdotes en vers". Où l'on voit que, des taureaux aux paysans, l'auteur évoque la vie campagnarde, tandis que, des drogués aux tueurs, il s'agit d'un monde urbain et banlieusard. Mais - et c'est là le drame de la Vénétie - les deux univers s’interpénètrent: l'irruption du second dans le premier cause, de nos jours, les monstruosités qui sont la matière de ce livre.
Pure fiction que ces récit? Modestes constats, plutôt, au sens que Swift avait donné à sa "Modeste proposition", l'ironie décapante décrivant l'horreur suscite notre réaction, et dès lors peut sauver. Constats fondés sur des souvenirs ou des faits divers. La caricature et la noirceur (s’il y a) sont à peine poussées. Et par là même cette poésie, qui semblerait récit purement dénotatif, donc nullement poétique puisque trop platement réaliste, éveille des résonances, connote.
Pour être sensible à ces connotations, il faut se rappeler ce dont part le travail de Camon. Notons, d'abord, la forte présence de l’histoire - guerre, occupation allemande et Résistance, de 1943 à 1945: mais d'une histoire locale, menacée d'oubli car ancrée dans une civilisation rurale, purement orale. L'auteur va donc faire oeuvre de mémoire, en témoignant pour ceux qui n'ont rien dit, qui ne disent rien, et sur lesquels rien n'est écrit, afin que rien ne se perde et que justice leur soit rendue. Mais l'histoire ne s'arrête pas à 1945. Vient la suite, qu'il nous faut esquisser.
On sait que, de la fin du XIX siècle jusque vers 1960, l'Italie, mosaïque de vieux terroirs antagonistes, ne possédait guère, en fait d'industrie, que le fameux triangle Turin-Milan-Gênes. La Vénétie, autour de ses villes de province, présentait une myriade de paroisses agricoles, pauvres et bien-pensantes, où des familles nombreuses, patriarcales, trimaient dur pour subsister jour après jour, en plaine comme à la montagne. Survient la société de consommation, mettant fin à une situation qu’ont décrite le romancier Luigi Meneghello, le conteur mémorialiste Mario Rigoni Stern, qu’ont regrettée comme idyllique le trop célèbre Pasolini ou, moins connu, l’éditeur Francesco Mazzariol. D’une économie de subsistance, encore présente en 1950, on passe à cette société de consommation qui, bien entendu, connaît, quoique lentement, le bouleversement des mœurs entraîné par 1968; puis, après 1980 vient la société post-industrielle. Cette évolution constitue en Vénétie un long moment de transition, essentiel &endash; d'ailleurs partout présent dans les nations développées. Le témoignage de Camon sur son petit coin de terre, emblématique, reste donc unique, irremplaçable: il nous offre le miroir où se lit notre temps, et son document en vers, à la fois particulier et universel, ne pourra que faire date.
En effet, construction de l’Europe, mondialisation de l’économie à l’américaine, loi du marché, tout cela se répercute sur son pays et dans son livre. Mais sous forme de conséquences: on y voit les Vénitiens devenus nouveaux riches et partant, filous; la banalisation du vol, du crime et de l’horreur; l’assaut des pauvres du tiers-monde et de l’Est, inévitable, contre la Vénétie, marche frontière d’une Europe opulente. Alors dans cette société nouvelle, coupée de ses racines, la loi du marché et son corollaire, la loi du toujours plus, excluent toute autre loi, toute autre référence sociale ou morale. Ces références, l’auteur est là pour les rappeler aux lecteurs oublieux de tout ce qui n’est pas bénéfices, satisfactions matérielles. Camon compare, se souvient, relate.
Et chaque court récit contient un constat, impitoyable d’humour noir. Rien n’est épargné, pas même l’espoir (mot ici absent, sauf sous forme négative) qui se concentre tout entier, et uniquement, dans la parole décapante du poète. Espoir de susciter une réaction donnant à réfléchir et à agir, pour secouer, éveiller le lecteur.
C'est que désormais cette Vénétie qui a subi le brusque passage, à travers une brève transition industrielle, d’une vieille société rurale à la société post-moderne, se trouve plongée dans un chaos profond que recouvre "le silence des campagnes". Campagnes très peuplées, où les innombrables centres historiques et artistiques anciens s’entourent d’espaces résidentiels sans âme qui se couvrent de zones commerciales au milieu desquelles s’éparpillent des myriades de petites et moyennes entreprises souvent adonnées aux industries de luxe (c’est, avec siège à Trévise, le berceau de Benetton) ou aux activités technologiques de pointe. Tel se montre le paysage, à jamais défiguré, d’une région rangée sous un ordre apparent qui ne contient, pour l’auteur, que violence, cacophonie sociale, tohu-bohu. Et le silence de ces campagnes violées, victimes d’un "progrès" dérisoire, n’en est que plus assourdissant.
Cela posé, le lecteur d’un pays qui, dans le long demi-siècle évoqué par Camon, a connu Vichy et l’Occupation, les nombreux troubles découlant d’une concorde sociale douteuse et d’une décolonisation ruineuse, puis ceux de 1968 et leurs suites, et qui renferme  force banlieues dangereuses où l’on peut s’égorger d’un moment à l’autre, sera-t-il mis en émoi par ces turpitudes de province? Il faut tout le talent de Camon, auquel nous ont habitués ses essais et ses romans, pour en convaincre.

Ainsi l’auteur, loin d’assener, insinue-t-il. Nulle invective, en dehors de jurons patoisants bien banals. Un récit neutre, sans violence de ton (la violence est réservée au contenu!), presque en douceur, sert à raconter toute la violence de notre temps, son injustice. Ce qu’il nous propose, c’est une satire de notre époque, aimable et glacée en surface (abominable en profondeur) comme elle. Si la poésie pure (le lyrisme) fait rêver, la satire donne à réfléchir, suscitant tour à tour rire, pitié, indignation. La satire littéraire en vers, qu’ont enrichie, entre autres, Horace, Perse, Martial, Juvénal, qu’a reprise Boileau, qu’a illustrée en Italie l’Arioste, trouve ici une jeunesse nouvelle grâce à ses contenus. À la satire se joint la fable, Camon racontant plus encore qu’il ne stigmatise: il dit le monstrueux, et parfois suggère pire même. Avec ses apologues cruels, mais hélas réels et nullement symboliques, vraies tranches de vie documentées, on pourrait le définir comme un fabuliste noir. De plus, Camon poète est un excellent diseur de faits divers tragiques, dans la tradition des cantastorie (chanteurs des rues) qui animaient, entre autres, les places d’Emilie ou de Sicile: d’où l’allure volontairement populaire, frisant le vers de mirliton, de ces chroniques, où parfois se glisse le dialecte - malaisé à rendre en français. Ici, la rime ironique est porteuse de sens: en son absence, l’art et l’intention faibliraient. Aussi la traduction s’efforcera-t-elle, tant bien que mal, de restituer rythmes, rimes et assonances, dans une modeste mesure, fût-ce à l’aide de quelques chevilles, et aussi de mots coupés au centre pour que leurs syllabes riment, leçon de l’ironique Arioste.
Satire et fable, le récit de Camon est également épique. Cette épopée humble, d’un prosaïsme voulu, frôle parfois le journalisme: les chroniques ne sont pas sans rappeler certaines scènes de Travailler fatigue (1), le recueil par lequel Pavese introduisit dans la poésie italienne un style savamment pauvre et réaliste. Et, comme chez Pavese, l’épopée de Camon conserve quelque chose de la voix collective du chœur antique. Qui parle, en effet, dénonçant le scandale, et d’où? Quel point de vue l’auteur adopte-t-il? D’une lecture apparemment facile, ces textes au ton narratif recèlent en fait un travail sur l’écriture où le poète tour à tour prend la parole et mime celle des masses, rurales ou suburbaines, devant qui les faits se déroulent. En résulte un point de vue semblant parfois assez conservateur, qui à vrai dire se réfère, avec son indignation contenue ou sous-entendue, à l’équilibre et à la dignité d’une civilisation rurale et provinciale agressée, défigurée, détruite. Et, voulant sans doute contrer une révolte d’éleveurs survenue près de Vicence, Camon va jusqu’à prendre écologiquement la défense des bêtes.

Ne nous cachons pas, toutefois, la part de mythe que renferme une telle attitude. Ce sont la laideur, l’horreur de la situation actuelle qui, par éloignement et par contraste, paraissent rendre plus digne le passé: un passé qui, en réalité, fut certes différent mais non meilleur. Rien n’a pu s’améliorer, au contraire. Ce constat de désastre, une formidable compassion le sous-tend chez Camon. Et puisque l’iniquité règne, en prendre et en faire prendre conscience suppose, chez lui et son lecteur, une forte soif de justice. Exempt d’illusions, le poète sait que nul mythe ne tient: seul l’impératif moral demeure. Et nous percevons en quelque sorte, chez cet auteur engagé, le dépit de n’avoir pu accomplir sa mission première: Libérer l’animal, tels étaient le titre et le programme de son précédent recueil, où perçait un idéal poétique, humain, politique et social (libérer le prolétaire, le paysan pauvre surtout) que la suite des temps a rendu utopique.
Depuis 1973, Camon ne publiait plus de vers: la satire prenait chez lui la forme, plus allègre peut-être, du roman. Ce recueil prouve chez lui une urgence: dire des choses graves, que les vers graveront dans la mémoire. Telle nous semble la fonction de ce livre. Et Camon, auteur engagé dans la satire, peut garder quelque fierté d’avoir eu raison: le capital, selon lui, avait aliéné l’ouvrier, le paysan. Il a maintenant aliéné tout homme, définitivement: en le frappant d’amnésie. Le progrès n’était qu’un mirage, l’histoire n’est qu’une impasse. Cette conclusion (provisoire, espérons-le), vaut pour la Vénétie, pour l'Italie, pour l’Europe, pour toute partie du monde ressemblant à cette région dévastée. Elle vaudra aussi, pense l'auteur, pour les vastes contrées (l'Europe de l'Est, l'Amérique latine) appelés bientôt à rassembler à sa province, victimes du même processus. Comme on l’a jadis remarqué du poète Eugenio Montale (2) Camon est une conscience de notre temps. Ou plutôt, il cherche à le devenir, à juste titre; et cet ouvrage, même désabusé, ne dément pas le propos. Prenez donc garde à son message: tel est, à notre sens, l’avertissement que renferme la clameur montant de ces campagnes plongées dans un silence au tumulte pareil.
Patrice Dyerval Angelini


(1) Cf. Poésies I, Gallimard, coll. bilingue "Du Monde Entier", et Travailler fatigue. La mort viendra et elle aura tes yeux, coll. "Poésie / Gallimard", dans les traductions de Gilles de Van .
(2) Les poésies de Montale sont publiées aux éditions Gallimard, coll. bilingue "Du Monde Entier" et coll. "Poésie / Gallimard".

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